PARTIR POUR RESTER – L’IMMIGRATION HAÏTIENNE AU QUÉBEC

 

Par Marjorie Villefranche

Article paru dans  Histoires d Immigrations au Québec Sous la direction de Guy Berthiaume, Claude Corbo et Sophie Montreuil

Presses de l’Université du Québec, 2014Québec et Haïti, comment donc a commencé toute cette histoire? Pour vous en parler, permettez-moi d’alterner entre la grande histoire, celle de deux peuples en contact, et ma propre histoire personnelle, qui à sa manière illustre bien la grande.

 

Aux origines de nos relations

Nos relations remontent assez loin dans l’histoire. En effet, en 1764, les Anglais libèrent un groupe d’Acadiens qui quittent Halifax pour les Antilles. Ils parviennent à ce que l’on appelle alors Saint-Domingue, dont la partie occidentale deviendra Haïti; mais ils n’y demeurent que peu de temps (de 1764 à 1765). On sait cependant qu’un certain Joseph Broussard dit Beausoleil, à l’origine de la famille Landry, y a vécu avant de poursuivre sa route vers la Louisiane.

 

Faut-il ensuite parler, en sens inverse, d’un certain Jean Baptiste Pointe du Sable, natif de Saint-Domingue qui, fuyant les troubles de son pays, termina son périple au Québec en 1764; ou encore du lieutenant-gouverneur Simcoe, qui partit en 1797 pour Saint-Domingue pour y mater la révolte des esclaves et de leur meneur, un certain Toussaint Louverture, et qui en revint après quelques mois, persuadé que la partie était perdue?

Laissons toutes ces traces aux historiens qui s’évertuent depuis si longtemps à établir des liens entre les colonies françaises du Québec, de la Louisiane et des Antilles. Après tout, cela se déroule exactement à la même époque, nous sommes en présence des mêmes acteurs.

 

Un deuxième lien entre les deux pays sera établi par les congrégations religieuses qui arrivent en Haïti (et non plus à Saint-Domingue) à la faveur de l’occupation d’Haïti par les États-Unis, de 1915 à 1934, et qui y remplacent les missionnaires français et belges. On note déjà en 1914 la présence du frère Dorothée, et en 1927 celle de sœur Elizabeth, qui est la tante de la romancière Nancy Huston. En 1937, le frère Marie-Victorin voyage en Haïti pour y étudier la flore. De nombreux étudiants haïtiens choisissent d’étudier au Canada plutôt qu’en France durant la Deuxième Guerre mondiale. En 1954, les deux pays s’échangent des ambassadeurs, ce qui ferme un chapitre et surtout en ouvre un autre. Voilà pour ce qu’on peut appeler la préhistoire des relations entre le Québec et Haïti.

Mon histoire – Arrivée au Québec

 

Si j’évoque maintenant ma propre histoire, ce n’est certainement pas par vanité. C’est plutôt parce qu’elle résume celle de bien d’autres Haïtiennes et Haïtiens et que, ce faisant, elle permet de mieux comprendre les grands mouvements d’immigration de mes concitoyens.

 

Je suis née à Port-au-Prince en 1951, de parents haïtiens bien que mes grands-parents maternels soient d’origine juive, lui venant de la Jamaïque et elle, des îles Turks et Caïcos. Petite, je ne me suis jamais sentie étrangère dans mon pays. Les grands-parents parlaient anglais et je pensais que c’était normal. Comme j’ai toujours dit à mes filles, d’un côté comme de l’autre, mes ancêtres sont descendus d’un bateau. C’est ainsi que se définissentmes origines.

En 1957, je ne connais du Canada que sœur Cécile, une enseignante de mon école religieuse, une petite dame portant le casque colonial et armée d’un sifflet argenté. Elle nous fait chanter des chants religieux et nous dit « les petites filles d’Haïti ont de si jolies voix ».

L’année 1957 est aussi l’arrivée au pouvoir de François Duvalier, qui rapidement installe une féroce répression dans le pays. Des personnes disparaissent ou sont assassinées; des centaines de jeunes professionnels sont poussés vers l’exil. Mais ça, je ne le sais pas encore.

 

En 1960, un jour, mon père nous amène au port, mon frère et moi, pour accueillir une personne qui vient du Québec. Cette personne s’appelle madame Painchaud et nous avonsété mis en contact avec elle par un ami. Je pense que ce sera facile de la reconnaître car elle aura l’odeur du pain.

 

En 1964, j’ai 12 ans, je sais maintenant ce qu’est la répression de Duvalier : mon oncle disparaît, ma mère est arrêtée, maltraitée puis libérée, des amis disparaissent, d’autres partent en exil, certains se cachent dans les ambassades. Mes parents décident de nous éloigner du pays, mon frère et moi. C’est cette année-là, en juillet 1964 précisément, que j’arrive au Québec toute seule (mon frère est parti deux semaines avant moi) avec en main un petit papier sur lequel est écrit le nom d’une madame Houle, qui doit m’accueillir à l’aéroport.

 

Je ne connais rien de ce pays dans lequel je débarque, je ne sais surtout pas que je vais y rester toute ma vie. Ainsi débute mon histoire au Québec. J’ignore, à ce moment, que je fais partie de la vague qu’on appellera ensuite « les cerveaux », je n’en suis pas un puisque je n’ai encore que 12 ans. Je suis surprise quand madame Houle me dit : « Je ne comprends pas très bien quand tu parles à cause de ton accent. » Je ne savais pas que j’avais un accent… je pensais que tout le monde parlait comme moi.

 

À compter de septembre 1964, je suis pensionnaire à Montréal dans une école religieuse. J’apprivoise la solitude, l’absence et l’enferment. Je ne sais pas encore que mes compatriotes commencent à débarquer à Montréal, quoique dans mon pensionnat nous sommes déjà six filles originaires d’Haïti. Mon frère, qui lui aussi est en pension à Montréal, me dit qu’ils sont quatre garçons d’Haïti. Deux ans plus tard je pars étudier chez les ursulines de Trois-Rivières, et là je découvre que ma professeure de français est une haïtienne.

 

Une diaspora qui ne faisait que passer

Comme je l’ai mentionné précédemment, l’arrivée au pouvoir, en 1957, de François Duvalier déclenche une première vague importante d’émigration haïtienne. Quelques années plus tard, en 1966, pour la première fois le nom d’Haïti figure dans le registre du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration (aujourd’hui Citoyenneté et Immigration Canada). Il y a 84 immigrants haïtiens cette année-là au Canada. Combien y en avait-il avant cette date? Combien y vivent déjà sans avoir formalisé leur statut? De mémoire, je connais une vingtaine de personnes et leurs familles qui s’étaient installées au Québec dès la fin des années 1950 et au début des années 1960. Ils sont déjà 291 à figurer dans les statistiques de 1967.

Ainsi commence l’histoire de la diaspora haïtienne au Québec, des familles et de jeunes étudiants surtout, prenant refuge au Québec, le temps, disent-il, que la situation se règle en Haïti. Car ce n’est qu’une question de temps; le dictateur va partir; il doit partir. Ces premiers immigrants sont venus pare la pli, comme on dit en créole, se réfugier en attendant que le mauvais temps passe. Ils étaient partis pour ne pas rester, sans savoir qu’ils ouvraient la voie à une toute autre histoire.

 

Bien que le nombre d’Haïtiens ayant officiellement immigré au Québec avant 1967 ne soit pas encore très significatif, les choses vont rapidement s’accélérer. La majorité de la première vague s’installe à Montréal entre 1967 et 1977. Nous appellerons cette première vague « l’exode des cerveaux », terme qui illustre bien le destin de ces milliers de professionnels, force vive du pays, qui fuient la dictature de Duvalier et la sauvage répression qui s’abat sur eux. Cela constitue une perte sèche pour Haïti. En majorité, ces nouveaux arrivants ne subiront aucun déclassement de leur diplôme et leurs compétences seront reconnues immédiatement. Ces Haïtiens trouvent de bons emplois dans leur domaine car ils sont francophones, compétents et, surtout, ils répondent aux besoins de la société québécoise de l’époque. Il faut dire que durant toute la décennie 1960, le Québec opère d’énormes changements politiques et sociaux, il met en place de nouvelles institutions et de nouveaux ministères et il a donc terriblement besoin de professionnels francophones. Cela tombe bien, car, justement, des centaines de jeunes Haïtiens débarquent avec une scolarité et une expérience qui cadrent parfaitement avec ces exigences. Dès 1972, plus de 3500 professionnels haïtiens vivent au Québec. Ce chiffre seul permet de mesurer la grande perte de personnes hautement qualifiées que fait Haïti qui deviendra, durant deux décennies, le premier pays fournisseur d’immigrants pour le Québec.

 

Donc, cette première vague d’émigration vers le Québec se caractérisera par des débuts d’intégration peu complexes et une insertion harmonieuse. Professionnels, enseignants, médecins, avocats, infirmières s’installent au Québec et contribuent au processus de renforcement des institutions québécoises. Le facteur linguistique et les besoins du Québec d’alors en matière de nouveaux professionnels sont des atouts majeurs qui aident cette première rencontre, ce premier contact.

Il s’agit donc d’une immigration qui a débuté il y a plus de 50 ans et qui compte déjà deux ou trois générations nées au Québec. Ma famille à elle seule a enrichi le Québec de cinq générations, dont deux nées sur le sol québécois. Aujourd’hui, 105 300 personnes nées en Haïti vivent au Québec, où elles sont arrivées entre 1961 et 2013; et,toutes générations confondues, près de 150 000 citoyens québécois sont d’origine haïtienne.

Une immigration facilitée par des réformes aux règlements

Il est important de voir comment la communauté haïtienne a rapidement bénéficié de l’abolition des règlements racistes en matière d’immigration au Canada.

 

Dans les années 1960, on fuyait la dictature. Un visa de visiteur pour le Canada s’obtenait assez facilement. On arrivait souvent en touriste et puis on faisait la demande d’un visa de résidence, qu’on obtenait rapidement. D’ailleurs, l’ambassade du Canada en Haïti recrutait activement des jeunes professionnels et, très souvent,ceux-ci arrivaient déjà munis de leur visa de résidence.

Cette immigration relativement facile a heureusement coïncidé avec la disparition graduelle, à partir des années 1950, des obstacles à l’immigration au Canada. Jusque-là,l’accès au Canada n’était accordé qu’aux immigrants issus des États-Unis et de l’Europe et le gouvernement fédéral n’était pas disposé à abolir cette politique d’immigration raciste. Le bannissement du racisme de la politique d’immigration canadienne revient aux conservateurs. Leur réforme date du 19 janvier 1962, lorsque la ministre Ellen Fairclough a déposé à la Chambre des communes des règlements éliminant la discrimination raciale, jusque-là caractéristique principale de la politique d’immigration du Canada. Comme l’explique une étude publiée à l’occasion du 50e anniversaire de la Loi sur la citoyenneté canadienne :

L’initiative la plus importante dans la politique d’immigration de ces années-là fut cependant, et de loin, la mise en vigueur du système de points, méthode conçue pour éliminer les caprices et les préjugés dans la sélection des immigrants indépendants… mentionnons l’élimination de la discrimination fondée sur la nationalité ou la race pour toutes les catégories d’immigrants, et la création d’une disposition spéciale permettant aux visiteurs de demander le statut d’immigrant une fois au Canada.

 

Au début des années 1970, le visa de visiteur est tout aussi facile à obtenir à partir d’Haïti. Mais le visa de résident devient plus difficile à acquérir et le délai detraitement des demandes est énorme. Des milliers de jeunes Haïtiens, craignant pour leur vie, décident de rester au Canada malgré l’échéance de leur visa de visiteur et deviennent alors habitants illégaux. Cela entraînera une crise pour la communauté haïtienne.

La lutte contre la déportation des Haïtiens illégaux

 

En 1972, Robert Knight Andras devient ministre fédéral de la Main-d’œuvre et de l’Immigration. Il rédige une Loi sur l’immigration radicalement nouvelle. En fait, le ministre doit gérer plus de 17 000 dossiers incroyablement en retard, en plus du problème des immigrants illégaux, dont beaucoup sont Haïtiens. Face à cette situation,le gouvernement fédéral décide de déporter les illégaux et, parmi eux, plus de 1500 Haïtiens. Cela donnera lieu à la première lutte politique de la communauté haïtienne, avec l’appui de la communauté québécoise.

 

La communauté haïtienne, forte de ses membres, des militants déjà très actifs et très liés aux mouvements sociaux et politiques québécois et au mouvement de solidarité avec la communauté noire du Québec et du Canada, se mobilise et fait des manifestations afin de stopper la décision de déportation. La mobilisation trouve écho dans des communautés qui sympathisent à la cause des déportés. Les manifestations et les élans de solidarité ont raison du ministre Andras (ce qui donne à penser que la lutte des Haïtiens a bénéficié à tous les illégaux), qui fait adopter le projet de loi C-197 prévoyant la création du Programme de rectification de statut.

Selon ce programme, les personnes qui avaient vécu au Canada de façon continue (légalement ou illégalement) depuis le 30 novembre 1972, et qui avaient présenté une demande à un agent d’immigration dans les 60 jours suivant l’adoption de la législation, pouvaient demander la résidence permanente. Amnistie qui en avait toutes les caractéristiques sauf le nom, le programme connut un succès retentissant : quelque 39 000 personnes obtinrent le statut d’immigrant reçu.

Mon histoire – Redécouverte de mes origines

 

À la même époque, j’ai 20 ans, je me cherche une identité, mes parents sont désormais installés au Québec, je me sens de plus en plus québécoise mais je sens qu’il me manque un morceau de moi-même. J’ai des convictions, je milite, je me joins à des mouvements de gauche québécois, à des mouvements révolutionnaires haïtiens, et je m’y perds quelquefois. Je me joins donc tout naturellement au mouvement antidéportation et là, je rencontre des personnes qui changeront à jamais ma vie. Je rencontre de jeunes militants haïtiens fougueux, conscients et fiers de leur identité. Je retrouve mon pays, je l’avais si bien enfoui dans ma mémoire qu’après cette rencontre j’ai du mal à me reconnaître.

L’exode des bras

 

En 1971, survient la mort du dictateur François Duvalier en Haïti. Il est aussitôt remplacé par son fils, qui hérite du titre de président à vie.

Devant la perspective d’avoir à subir encore la dynastie Duvalier durant des décennies, étant donné le très jeune âge du nouveau président à vie (20 ans), des milliers de personnes, surtout des ouvriers qualifiés et des travailleurs, quittent Haïti. C’est ce que l’on appellera « l’exode des bras ».

 

Ce n’est plus l’élite qui débarque, mais des ouvriers. Au Québec, le besoin de main-d’œuvre est encore très fort et cette fois, l’offre s’adresse à des ouvriers, spécialisés ou non. Cette nouvelle catégorie d’immigrants haïtiens va rencontrer des écueils que les professionnels des années 1960 n’ont même pas imaginés. Ils sont peu scolarisés et moins qualifiés, ils occupent des emplois dans les secteurs faibles de l’économie, manufacture ou services. Tels sont les besoins du Québec d’alors. Bien que le travail représente une bouée de sauvetage pour ces nouveaux immigrants, il faut tout de même reconnaître que les conditions en sont particulièrement mauvaises : faibles salaires, longues heures de travail, absence de sécurité, travail au noir pour les sans-papiers. Bien qu’il ne manque pas d’emplois, le marché du travail est exigeant et il peut se permettre de jouer avec l’exclusion et la discrimination, deux plaies qui font leur apparition dès les années 1970. Ces facteursperturbent l’intégration de ces immigrants à la société québécoise.

Une communauté qui s’organise

Les premières tensions, les premiers conflits éclatent. L’année 1972 marque la naissance des premières formes d’organisation communautaire. Il s’impose de doter la nouvelle communauté de moyens et d’organismes capables de la représenter, de la défendre et surtout de maintenir un lien avec Haïti. C’est le début de la structuration de la communauté haïtienne au Québec, qui jetait les bases de son enracinement au Québec. La Maison d’Haïti et le Bureau de la communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal en sont les points de départ.

Mon histoire – Une implication dans la Maison d’Haïti

 

Très rapidement je me joins à la Maison d’Haïti. Le jour de notre rencontre, elle a vu en moi une jeune bénévole pleine de fougue, et moi en elle un point d’ancrage, un port d’attache qui me permet de trouver un équilibre identitaire. Là, je rencontre des dizaines de jeunes ayant comme moi de très jeunes enfants et le goût de militer, et ressentant une urgence d’agir. C’est l’époque des grandes mobilisations contre le racisme du mouvement Black Power, pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, pour la solidarité internationale. Je me sens enfin dans mon élément. La Maison d’Haïti et moi entretenons maintenant depuis plus de 30 ans une histoire d’amour et de loyauté et je raconte cette rencontre parce que l’histoire de la Maison d’Haïti est aussi la mienne. Dès le début de cette grande aventure nous avons, elle et moi, senti notre destin commun.

 

Une intégration plus difficile pendant les années 1980

Avec les années 1980, de grands changements travaillent la communauté haïtienne, qui accueille alors de nouvelles catégories d’immigrants dont l’intégration plus difficile est illustrée notamment par la crise du taxi, mais qui réussit aussi à mieux s’organiser.

La nouvelle loi C-197, datant de 1973, va définir les nouvelles vagues d’immigration haïtienne et modifier à tout jamais notre communauté. Elle reconnaît quatre catégories de personnes, dont les parents aidés.

Cette dernière catégorie est importante pour notre communauté car elle va permettre de parrainer des parents plus éloignés. Elle marque un tournant décisif dans l’histoire de l’immigration haïtienne, l’émergence d’une communauté noire francophone au Québec.

 

Deux mesures législatives clémentes permettront aux Haïtiens de régulariser leur statut au Canada et d’ouvrir la voie au processus de réunification des familles :l’opération Mon Pays (1967-1977) et l’entente fédérale-provinciale Couture-Cullen (1978-1986).

 

Dans ce contexte législatif, il ressort que les immigrants haïtiens qui arrivent au Canada après 1980 disposent d’un capital social plus ténu que ceux de la vague des années 1960-1970. Cette nouvelle vague, composée de personnes parrainées et de parents aidés, est très différente. Il s’agit de personnes de culture plus rurale, de personnes qui étaient en difficulté d’intégration dans leur propre pays. En fait, bon nombre d’entre elles y subissaient déjà une exclusion sur les plans économique, culturel, linguistique et social, ce que l’on peut décrire comme une sorte de ségrégation que l’on ne nomme pas, basée sur l’origine géographique, la classe, la couleur, la langue et la culture. On imagine bien qu’une fois au Québec, les difficultés d’intégration vont se multiplier et que discrimination et racisme vont accompagner la difficile démarche d’insertion de ces personnes peu scolarisées et peu qualifiées, confinées dans des ghettos d’emplois manufacturiers –notamment dans le textile – et de service. On remarque en particulier une présence très marquée de ces nouveaux arrivants dans l’industrie du taxi à Montréal.

Sur cette toile de fond d’une immigration sociologiquement différente et peu avantagée, la population haïtienne est appelée à vivre des années très pénibles.

La communauté haïtienne connaît une croissance démographique exponentielle entre 1976 et 1986. En 1981, 25 000 Haïtiens vivent dans la métropole montréalaise; ce chiffre grimpe à 38 000 en 1986. Ce flux migratoire composé d’étudiants et d’ouvriers s’établit dans la région de Montréal. Le taux de chômage atteint le chiffre élevé de 25 %. La communauté est confrontée à un ensemble de problèmes : précarité de statut, pauvreté, fragilisation des familles, taux élevé de monoparentalité, décrochage scolaire, violence, délinquance. Des défis majeurs se posent à une communauté qui vit une tranche d’histoire sombre et remplie d’embûches.

 

Racisme, discrimination, incompréhensions culturelles, difficulté d’accès aux services, profilage racial, surreprésentation dans le système judiciaire et les centres jeunesse accompagnent cette vague d’immigration. Ce sont les années sombres. Notre communauté devient la mal-aimée, vue comme composée de boat people, de demandeurs d’asile. Elle vit des problèmes concrets d’insertion, chose impensable du temps de l’exode des cerveaux. Retards scolaires chez les jeunes, analphabétisme des adultes, méconnaissance du français pourtant langue officielle en Haïti sont autant de problèmes auxquels les organismes communautaires haïtiens, qui sont maintenant pléthore, ont dû s’attaquer.

Nous assistons à la naissance du phénomène des gangs de rue, phénomène jusque-là inconnu dans la communauté. Ce phénomène nous stigmatise et nous fait honte. Est-ce pour cette raison que jusqu’à présent aucun mouvement de défense des jeunes déportés n’a pu voir le jour? Les incidents de rue et les émeutes en 1979 opposant de jeunes Haïtiens à la police nous troublent profondément.

Et puis apparaît l’inimaginable sous la forme d’une maladie incurable transmise sexuellement, le sida, que l’on attribue carrément aux Haïtiens puisque, dit-on, il prend son origine en Haïti. Le scandale du sida stigmatise la communauté haïtienne. Le geste raciste de la Croix-Rouge canadienne, qui distribue un dépliant qui enjoint les Haïtiens, entre autres, de s’abstenir de tout don de sang, provoque, en 1983, une crise brutale et déchirante.Cette période sombre marque le début de la racialisation des inégalités au Québec; mais, en revanche, elle marque également l’accélération des luttes des groupes organisés de la communauté pour obtenir une certaine équité sociale.

 

C’est ainsi que, au début des années 1980, des chauffeurs haïtiens de Montréal s’organisent pour dénoncer les comportements racistes de certaines compagnies de taxi. À la suite deplusieurs cas de discrimination, autant de la part des clients et des collègues que des compagnies elles-mêmes, les chauffeurs haïtiens portent plainte à la Commission des droits de la personne. L’organisme réagit en effectuant de 1982 à 1983 une enquête dont le rapport reconnaît la présence de discrimination raciale dans l’industrie du taxi à Montréal et recommande la mise en place d’une réglementation pour la contrer. Dans le sillage de ce rapport, le Bureau du taxi est créé pour réguler l’industrie; toute la communauté haïtienne,et en premier lieu les chauffeurs de taxi, s’accordent pour dire que les mesures prises à l’époque ont profité à l’ensemble des chauffeurs de taxi, mais surtout à l’ensemble des Montréalais, qui ont dès lors bénéficié de meilleurs services.

 

La crise du taxi a profondément marqué la société québécoise, qui a dû faire face à une communauté l’accusant de tolérer le racisme et les pratiques discriminatoires et de ne pas les combattre, alors que le Québec commençait à peine à assumer sa nouvelle fonction de société responsable de l’accueil et de l’installation des immigrants.

Cependant, il faut aussi dire que, durant toute la décennie 1980, la communauté s’organise de mieux en mieux sous différentes formes. Organisations communautaires,centres d’éducation, associations et regroupements professionnels, chambre de commerce, associations régionales, organismes de coopération avec Haïti, centre de documentation, conseils nationaux, médias (radio, presse et audiovisuel) prennent forme, tout ce développement confirmant avec force l’ancrage de la communauté dans le paysage québécois.

Mon histoire – Le syndrome du pa ka pa la

Je suis plus que jamais à la Maison d’Haïti, la communauté a un urgent besoin de moi,de nous tous. J’ai le syndrome du pa ka pa la : qui d’autre que nous peut défendre et parler pour notre communauté? Nous devons être partout où nos membres subissent exclusion, discrimination et manque d’accès à des services essentiels. Tout un programme pour des organisations peu subventionnées et qui ne peuvent compter sur leurs membres pour se renflouer. Les uns sont trop pauvres, les autres, au mieux indifférents, au pire ne veulent absolument pas être assimilés à une communauté dont ils veulent échapper. Féministe convaincue, je découvre la rude condition des femmes immigrantes, j’en fais mon combat, je deviendrai leur voix.

1986 – La fin de la dynastie Duvalier : vers le grand retour?

À la suite de nombreuses révoltes populaires qui ont coûté la vie à des centaines de personnes en Haïti, c’est la fin pour le dictateur Duvalier fils et ses tontons macoutes. Un vent d’optimisme souffle sur la communauté, le pays est enfin libéré, la parole aussi, les opposants circulent librement, on respire enfin, tous rêvent du retour tant attendu.

Retour? Pas tout à fait. Nous étions partis du pays dans les années 1960 pour ne pas rester, attendant le grand retour à la chute de la dictature. Mais surprise! Nous étions, en fait, partis pour rester, le Canada est devenu notre pays, nous y avons fondé famille, nous y avons des amis. Nous vivons non sans tourment la réalité de l’impossible retour. Mais, comme nous sommes habités par l’urgence, très vite l’impossible retour se transforme en un grand mouvement de va-et-vient entre la diaspora et le pays. Moi-même et bien d’autres l’expérimentons : nous partons au pays Haïti, revenons au pays Canada, repartons au pays Haïti pour quelques semaines, quelques mois, quelques années. Ainsi, beaucoup de membres de la diaspora mettent leur expérience au service d’Haïti.

La chute du fils Duvalier n’apporte pas à Haïti un calme qui mettrait fin à l’émigration de ses citoyens. Durant les années 1990 et 2000, les multiples crises politiques en Haïti provoquent un afflux de réfugiés fuyant l’instabilité et l’insécurité qui perdurent dans le pays et l’affligent interminablement.

Au début des années 1990, la communauté haïtienne se consolide : 75 000 personnes déclarées d’origine haïtienne vivent au Québec, où elles représentent 1 % de la population totale de la province. Fortement enracinée à Montréal, dès les années 1980, une importante agglomération d’Haïtiens s’établit dans les quartiers Saint-Michel, Montréal-Nord, Saint-Léonard et Rivière-des-Prairies. La présence de citoyens d’origine haïtienne est aussi remarquée dans les quartiers Parc-Extension, Côte-des-Neiges, Ahunstic, Bordeaux-Cartiervillle. Si une faible proportion d’Haïtiens habitaient dans les banlieues (Laval, Longueuil, Boucherville) il y a 30 ans, ce n’est plus le cas actuellement : comme beaucoup de jeunes familles, ils sont de plus en plus nombreux à gagner les banlieues.

Après ces décennies, des liens culturels et solidaires se sont développés avec la société d’accueil, des talents ont émergé, des personnalités politiques d’origine haïtienne ont fait leurs preuves, des sportifs ont réalisé des prouesses et trois générations d’Haïtiens sont nésau Québec. Contre vents et marées, plusieurs réussissent à faire carrière dans des secteurs professionnels très diversifiés.

12 janvier 2010 – Un tremblement de terre en Haïti et nous sommes tous des endeuillés

Dès 17 h 50 le 12 janvier 2010, la Maison d’Haïti est inondée d’appels téléphoniques de médias et d’individus à la recherche d’information.

Le 13 janvier, la Maison d’Haïti est déjà transformée en un centre de crise et des centaines de personnes en détresse à la recherche de nouvelles de leurs proches s’y ruent.

Une semaine plus tard, plus de 300 personnes se présentent en larmes, en état de choc, chaque jour; les bénévoles, amis, partenaires institutionnels sont présents et assurent une permanence. Près de 250 bénévoles se relaient pour participer à tout le travail d’accueil et de réconfort des personnes.

La société et les institutions réagissent, trois centres de crise sont mis en place pour répondre à la situation. Les organismes de sécurité publique, les centres de santé, l’Ordre des psychologues du Québec, les ministère de l’Immigration du Québec et du Canada sont présents et coordonnent les services et les soins. Seulement à la Maison d’Haïti, plus de 4500 familles et plus de 500 enfants ayant connu le séisme et souffrant de choc psychologique ou post-traumatique reçoivent des soins.

La maturité avec laquelle la communauté a réagi et a coordonné ses soins pour répondre de façon prompte à cette situation d’urgence est remarquable.

L’élan de solidarité de tout le Québec en faveur d’Haïti et des Québécois d’origine haïtienne a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer. Le Québec dans son ensemble était endeuillé et sous le choc. Le tremblement de terre nous a frappés sans distinction,Québécois de souche et Québécois d’origine haïtienne. Les morts, les disparus, les rescapés, nous avions tous cette histoire en commun. Nous avons été ensemble, tous les jours côte à côte durant plus de trois mois à recevoir, aider, consoler, trouver de la nourriture, des vêtements, des meubles, des poussettes, du lait, des couches.

Ce drame nous a rendus plus proches, meilleurs amis, meilleurs frères. Les années ont passé, tous ont fait leur chemin, chacun à son rythme, chacun à son pas, mais personne n’a oublié. On le voit, on le sait à présent : nous sommes tous des endeuillés.

Mon histoire – Appartenir à deux cultures

Cela fait 50 ans que je suis arrivée un jour de juillet à Montréal, je m’y suis épanouie, mes enfants et mes petits-enfants y sont nés; ils sont des Québécois qui portent une couleur, une saveur, une culture métissées, plurielles. C’est ça le Québec, 50 ans plus tard.

Le séisme de 2010 m’a permis de prendre conscience que j’appartenais à deux cultures :j’ai deux pays sans déséquilibre, sans préférence et je vis cette double appartenance avec beaucoup de sérénité.

Notre apport considérable au Québec

La communauté haïtienne a enrichi le Québec de nombreux professionnels, médecins, enseignants, écrivains, artistes et musiciens, dont plusieurs se sont illustrés par leur travail et leur talent au Québec et dans le monde. Cette communauté a également fourni les travailleurs et le personnel de service dont la société d’accueil avait besoin. Malgré tous ses succès, c’est tout de même encore parmi elle que l’on trouve les membres les plus pauvres de la société québécoise.

Mais parlons plutôt du rayonnement de la présence haïtienne au Québec. Parlons de nos compétences, de notre savoir-faire, de notre apport dans les domaines culturel, social, économique. Depuis les années 1980, le Québec est un centre majeur de la production artistique, scientifique et littéraire de la diaspora haïtienne. Les Québécois d’origine haïtienne sont maintenant présents dans toutes les sphères de la société et à tous les paliers gouvernementaux, privés ou publics.

Ne sont-ils pas gouverneure générale, députés, conseillers municipaux, écrivains, artistes, peintres, sculpteurs, chanteurs, animateurs, musiciens, acteurs, journalistes, économistes, médecins, chercheurs, scientifiques, mathématiciens, ingénieurs, avocats, graphistes, photographes, designers de mode, policiers, enseignants, directeurs, communicateurs, gens d’affaires? Sans compter tous ces anonymes qui soignent, nettoient, fabriquent, usinent, nourrissent…

Les Québécois d’origine haïtienne partagent désormais avec les autres Québécois la même histoire et la même destinée. Ils participent au même projet de société et il est permis d’imaginer qu’ils vont y jouer un rôle de plus en plus déterminant. Après tout, ne s’agit-ilpas des deux nations francophones d’Amérique?

En toile de fond, l’inclusion culturelle, sociale et économique de trois générations de Québécois d’origine haïtienne est toujours centrale.

Le Québec est maintenant plus riche et devra désormais composer avec des jeunes réclamant une place dans le paysage culturel pour que se développe enfin et de plein droit une culture métissée, la leur, qui ne sera ni marginale ni ethnique mais bel et bien québécoise.

Bibliographie

Knowles, Valerie, Les artisans de notre patrimoine – La citoyenneté et l’immigration au Canada de 1900 à 1977, Citoyenneté et Immigration Canada,2000, http://www.cic.gc.ca/francais/ressources/publications/patrimoine/index.asp (consulté le 20 août 2013).

Labelle, Micheline et Joseph J. Levy, Ethnicité et enjeux sociaux – Le Québec vu par les leaders des groupes ethnoculturels, Montréal, Liber, 1995, 377 p.

Labelle, Micheline et Daniel Salée, « La citoyenneté en question – L’État canadien face a l’immigration et a la diversité nationale et culturelle », Sociologie et sociétés, vol. 31, no 2,, 1999, p. 125-144.

Maison d’Haïti, La communauté haïtienne, janvier 2013.

Mathieu, Jacques, Le commerce entre la Nouvelle-France et les Antilles au xviiie siècle,Montréal, Fides, 1981, 276 p.

McAndrew, Marie, L’intégration des minorités ethniques quinze ans après l’adoption de la loi 101 – Quelques enjeux confrontant les écoles publiques de langue française de la région montréalaise, document de réflexion, Montréal, Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 1993, 47 p.

Piche, Victor, « L’immigration haïtienne au Québec, modalités d’insertion », dans Philippe Antoine et Sidiki Coulibaly, L’insertion urbaine des migrants en Afrique, Paris, Éditions de I’ORSTOM, 1989.

 

 

La communauté haïtienne au Québec

Selon le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, au Québec la communauté haïtienne compte près de 120 000 personnes. De ce nombre, plus de la moitié ne sont pas nés au Canada. Les vagues d’immigration ont été successives : minimes avant les années 60, elles se sont intensifiées avec l’arrivée au pouvoir de Duvalier et son régime dictatorial. Parmi la diaspora établie ici - et dont la très vaste majorité habite à Montréal - un Haïtien sur quatre est arrivé avant 1981; deux sur cinq entre 1981 et 2000 et un sur trois durant la période 2001 à 2011.

Plus de la moitié des membres de la communauté sont de la première génération (nés à l’étranger) et presque 40%, de la deuxième (nés au Canada d’au moins un parent né à l’étranger). C’est une population plus jeune que celle de l’ensemble de la population québécoise : nombreux sont les adolescents et les jeunes adultes.

Les principaux arrondissements de la ville de Montréal où se concentrent les personnes d’origine haïtienne sont ceux de Montréal-Nord, de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension (surtout dans le quartier St-Michel) et de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles.

Même s’il est trop tôt pour dresser un portrait exhaustif sur la situation, le séisme du 12 janvier 2010 a clairement modifié le paysage de la communauté. Le gouvernement du Québec a alors mis en place un programme spécial de parrainage humanitaire permettant à un Québécois de parrainer un frère ou une sœur, un demi-frère ou une sœur, un enfant non à charge de plus de 22 ans ainsi que leurs familles respectives.

La communauté haïtienne a enrichi le Québec de nombreux professionnels, ingénieurs, médecins, enseignants, avocats, écrivains, artistes et musiciens dont plusieurs se sont illustrés par leur travail et leur talent au Québec et dans le monde. Cette communauté a également fourni les travailleurs et le personnel de service dont la société d’accueil avait besoin, notamment dans le domaine de la santé.

Mais malgré les succès enregistrés par une grande partie de la communauté haïtienne, beaucoup ont d'énormes difficultés d'intégration et se retrouvent parmi les citoyens les plus pauvres de la société québécoise. Les proportions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté y sont plus élevées que dans le reste de la population; les deux arrondissements comptant le plus grand nombre de personnes vivant avec le plus faible revenu sont ceux habités majoritairement par des personnes d’origine haïtienne.

À Montréal, plus de 3200 Haïtiens n’ont pas encore régularisé leur situation.


St-Michel
La Maison d'Haïti est installée dans Saint-Michel, un quartier largement défavorisé où les conditions de vie sont précaires, le taux de chômage élevé et où un nombre croissant de personnes et de familles vivent de la sécurité du revenu. Sa population est composée majoritairement de citoyenNEs issuEs de communautés culturelles. En 2006, 47% de la population à Saint-Michel était issue de l’immigration (comparativement à Montréal où le taux était de 30,7%). Près de 75% des immigrants proviennent des Antilles, d’Europe et d’Asie et du Moyen-Orient (principalement d’Asie du Sud-Est).

Le quartier regroupe plus qu’ailleurs des familles nombreuses : 15% des ménages comportent cinq personnes et plus (comparativement à 6% à Montréal). Les familles sont souvent en difficulté d’intégration sociale, monoparentales et dirigées par des femmes. C’est aussi une population jeune : 25% de sa population est âgée de 20 ans et moins (comparativement à Montréal où le taux est de 20%).

 

LA MAISON D' HAïTI
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